Porteur d’un handicap sévère, Philippe Aubert, chercheur, a participé comme bénévole aux Jeux Paralympiques de Paris. Une expérience qu’il espère porteuse d’avenir. Il raconte.
J’ai décidé très tôt de m’inscrire comme volontaire, dès l’ouverture du programme réservé aux bénévoles. Et j’ai tenu bon jusqu’au bout, malgré l’obligation de changer d’accompagnant en cours de route, ce qui a été un peu compliqué.
Je suis en effet dans une situation assez particulière où j’ai besoin d’assistance pour tous les gestes de la vie quotidienne, pour me déplacer, me nourrir, mais aussi pour communiquer et pour écrire, ce qui ne m’a pas empêché de faire des études supérieures et de voyager, jusqu’en Chine ou au Brésil.
J’aimerais pouvoir remercier tous ceux qui on cru en moi, tout au long de ce parcours audacieux, toute l’équipe des volontaires de Roland-Garros qui m’a associé étroitement aux différentes activités, d’accueil et de guidage des supporters et des spectateurs, et particulièrement Noël Kaoussi, mon accompagnant, sans qui tout cela n’aurait pas été possible.
Pourquoi c’était si important pour moi de participer ? Profondément, j’aime ces grands moments collectifs. J’ai déjà eu la chance de vivre en spectateur, les Jeux Olympique de Pékin et de Londres. J’étais sur place. Impossible de rester passer pour ceux de Paris!
Je dis quelquefois en plaisantant que je suis un athlète, de haut niveau, car mes mouvements athétosique (des mouvement musculaires incontrôlables, et non coordonnés) me conduisent à des efforts musculaire incessants, et j’ai besoin de nombreuses séances hebdomadaire de kiné. L’un d’entre eux m’a dit un jour que je faisais l’équivalent d’un marathon par jour !
Participer à ces Jeux comme bénévole restera pour moi une fabuleuse expérience. C’est difficile d’atterrir, après tous ces très beaux moment passés avec des personnes formidables. En tant que volontaire, j’étais un peu dans les coulisses, et j’en suis très fier, car je peux témoigner de la qualité de l’univers crée par tous les bénévoles; et en particulier entre nous: c’était presque un société idéale. C’est important de souligner cela, car je suis sûr que c’est un ingrédient majeur du succès de ces jeux.
Dans le passé, j’avais avancé le mot d’ordre “Osez la fraternité heureuse” et travaille sur cette notion de fraternité, ,considérée alors comme désuète. Je continue dans cette voie, en disant avoir trouvé dans mon équipe de volontaires à Roland-Garros cet esprit remarquable, associé à un sentiment élevé d’utilité sociale, entièrement bénévole. C’est vraiment important pour moi. Chacun de ceux qui m’ont accompagné dans cette petite aventure m’a profondément touché et impressionné.
Mais, au-delà de ma situation personnelle, un peu exceptionnelle, je suis sûr qu’on aurait intérêt à analyser cette expérience collective de volontaires comme une expérience sociale importante, peut-être durable, dans ces temps de grand désarroi politique.
Parmi mes motivations, il faut aussi intégrer que je viens créer avec quelques amis l’Association des Anciens Elèves et Amis de l’EREA Toulouse-Lautrec (un établissement publique à Vaucresson (Hauts de Seine), unique en France, qui accueille les élèves du CP au BTS, pour la plupart en situation de handicap) et que j’avais a cœur de représenter la communauté de cet établissement. Toulouse-Lautrec a toujours promu le para sport, appelé en France handisport. Je voulais en quelque sort en être le porte-drapeau.
Bien que je ne puisse être un compétiteur, je voulais rendre hommage à tous ceux qui se sont préparés, souvent au prix d’incroyable efforts, à Paris 2024. La flamme paralympique est passée le 27 aout sur le site de l'”établissement juste avant le début des jeux, et j’ai dit alors que c’était “un don de légende”.
J’avoue que mes expériences passées des Jeux Paralympiques m’avaient déçu, car ils étaient conçus comme des évènements à part. Les athlètes y étaient présentés comme des héros individuels, d’abord valorisés pour leur capacité à vivre avec leur handicap plutôt que pour leur performances sportives.
J’ai eu de nombreux échanges à ce sujet avec Marie-Amélie le Fur, présidente du Comité Paralympique et Sportif Français, quand je présidais le Conseil des Questions sémantiques, sociologiques et éthiques du CNCPH (Conseil National Consultatif des Personnes Handicapées). J’exprimais alors mes inquiétudes pour les Jeux Paris 2024. Je m’inquiétais de la bonne intégration des athlètes et des Jeux Paralympique dans la dynamique générale des Jeux Olympiques en France.
Elle avait tenté de nous rassurer en nous disant que nous verrions de belles choses en Aout 2024, ,et elle avait raison.
Moi qui ai assisté à d’autres Jeux Paralympiques, je dois dire qu’il y a eu une intégration inégalée de deux épisodes d’un même évènement. D’abord, il y a continuité dans le tempo, la mobilisation continue des spectateurs, l’utilisation des mêmes lieux prestigieux, la magnificence des spectacles.
Mais je voudrais aussi insister sur la qualité du suivi médiatique de tous les jeux. France 2 a retransmis l’événement en direct, c’est une première. Les journalistes ont couvert ces évènements uniques quasiment avec la même intensité que pour les Jeux des valides. Merci à eux ! Sur ce point, je suis tout à fait certain qu’il y aura un avant et un après! Et je serais heureux d’en discuter avec eux.
Est-ce que tout ceci va aider à transformer la société française vis-à-vis du handicap ? Je veux le croire ! Oui j’y crois…. Mais cela dépendra de nous. Vous savez que j’ai construit ma vision du monde sur la “Rage d’exister”, titre de mon premier livre.
J’ai retrouvé cette rage chez les athlètes. Osons y croire et ne rien perdre de cet élan.
Mais il faut aller plus loin. En effet, je n’ai pas participer à ces jeux en tant que bénévole seulement, mais aussi en tant que sociologue et chercheur. Je veux maintenant intégrer cette dynamique dans tous mes engagements futurs. Je vais en discuter avec Ryadh Sallem, grand champion de para sport, au sein de l’EREA Toulouse-Lautrec, ou dans ma nouvelle mission d’expert auprès du Laboratoire des Solutions de Demain de la CNSA (Caisse Nationale de Solidarité pour l’Autonomie).
En effet, on ne doit pas sous-estimer le rôle de tout l’écosystème du sport comme facteur d’émancipation et de changement social pour les personnes en situation de handicap, dans leur relation aux autres. Il ne faut pas l’isoler, mais l’intégrer dans toutes ses dimensions. C’est un énorme chantier.
En participant dimanche soir comme volontaire à la cérémonie de clôture ,une chance et un honneur, j’ai fait ce vœu: je veux croire que ces jeux olympiques vont marquer une étape importante, que la “révolution paralympique”, dont a parlé Tony Estanguet est effectivement lancée.
